Fallait-il lancer des opérations militaires contre la Libye ?
Je pense que nous n’avions plus d’autres choix. Cette réponse armée doit être vue autant comme un acte de guerre que comme un acte de prévention contre un génocide. Dans la guerre dite préventive, je souhaite faire la distinction entre la guerre préventive contre un massacre de masse et la guerre préventive contre une hypothétique attaque d’un pays tiers comme ce fut le cas en 2003 avec la Guerre en Irak.
Dans le conflit qui s’engage, il s’agit d’une guerre préventive contre la possibilité d’un génocide, contre le massacre d’un peuple. Depuis deux semaines, l’occident et quelques pays arabes ont analysé la situation libyenne. Une situation où la révolution se déforme en une guerre civile avec les conséquences désastreuses pour le peuple réprimé. La conclusion était donc évidente, il fallait une intervention efficace avant que la situation n’explose en une vague de violence de masse.
La situation libyenne devenait inacceptable. La voix diplomatique se trouve définitivement close. L’Europe et les USA devaient éviter de répéter l’erreur de 1999, où sans l’aval de l’ONU, l’OTAN avait bombardé, trop tard, Belgrade, afin d’empêcher un ethnocide largement entamé. Ne pas attendre un massacre libyen et la validation par le Conseil de Sécurité de l’ONU étaient les uniques choix qui s’imposaient aux États de la coalition. Malgré la participation de la Ligue Arabe, cette situation est extrêmement fragile, car il s’agit une fois de plus d’une coalition à majorité occidentale qui frappe un pays arabe. Les plaies de l’invasion irakienne sont encore suffisamment ouvertes pour que ces frappes aériennes préventives soient lourdement critiquées dans le monde.
Ainsi, la guerre ne doit plus être illégale, sans l’accord de l’ONU, mais elle doit être une guerre du droit, une guerre qui respecte l’ONU. L’attaque de ce weekend entre alors dans le domaine d’une guerre du droit, tel que Lionel Jospin l’avait décrite le 27 avril 1999 à la tribune de l’Assemblée Nationale afin de justifier le bombardement sur Belgrade.
Cette guerre, on l’a dit et redit, est une guerre du droit. […] Ce
droit, que nous voulons faire respecter au Kosovo par les armes,
nous devrons, le jour venu, le faire respecter ailleurs, dans d’autres
pays et sans doute par d’autres voies. [...] Ni les intérêts
stratégiques ni les considérations commerciales ne devraient à
l’avenir nous interdire de défendre le droit là où il est bafoué.
Nos sociétés ont le droit comme valeur suprême justifiant la guerre. Alors que la parole des armes est toujours une négation du droit des individus et une promotion du droit de tuer et du droit de mourir.
La guerre, derrière les mots « justes » et « droit », est avant tout une guerre réelle. Et les libyens en guerre civile depuis le début de leur révolution connaissent la douleur du coût humain de la guerre. C’est pourquoi la justification par la force doit toujours être la dernière solution envisagée. Les négociations ne doivent en aucun cas s’interrompre surtout quand les frappes ont commencé.
Ne nous méprenons pas. Je critique la justification de la guerre par le droit. Notre fermeté face à Kadhafi n’est pas une fermeté du droit justifiée par la résolution de l’ONU. Il s’agit d’une fermeté du à notre force et à notre supériorité. La guerre justifie le droit du plus fort. Nos renseignements nous permettent d’agir car nous nous savons plus fort que l’armée aux ordres de Kadhafi. Le discours d’Alain Juppé à l’ONU sur la justice de l’attaque sur le Libye devient tout à fait impuissant devant la réalité de la force guerrière.
Cette stratégie de la réponse par la force armée, que nous justifions, décrit Kadhafi tel un fou, un monstre sanguinaire assoiffé d’une vengeance sauvage à l’égard de son peuple soulevé. Le seul langage qu’il pourrait encore comprendre serait donc le langage des armes.
La relative douceur des précédentes révolutions arabes nous a fait occulter le fait qu’une révolution est le plus souvent meurtrière avec ces lots d’ordures et de héros.
La guerre civile libyenne fait éclore l’acte de sacrifice. A partir du moment où le peuple libyen n’a plus peur de mourir, la liberté peut renaître en Libye.
Ainsi, cette guerre civile va-t-elle servir le peuple libyen ?
Sans aucun doute, car l’acte héroïque du sacrifice où le citoyen donne sa vie tout en ôtant la vie de l’autre restera comme le ciment fondateur de la révolution libyenne. Le peuple libyen, par les manifestations, par la prise des armes et par ses morts, gagnera l’acquisition de sa liberté comme un droit. Ainsi, cette action qui a lieu dans le monde arabe entre dans la pensée collective des peuples.
L’occident et la ligue arabe coalisés dans une action de combat est un acte fort. Ils ont choisi d’aider un peuple à lutter contre leur tyran. Cette aide militaire doit légitimer le peuple libyen de reprendre la conquête de sa liberté. Cette aide militaire est, aussi, une réconciliation possible entre deux mondes que l’on oppose trop souvent.






